Ce que nous portons en nous, ce qui devient visible
Il y a des choses que nous portons en nous sans le savoir. Non pas comme des souvenirs clairs, ni comme des histoires que nous pouvons raconter, mais comme des empreintes silencieuses, dans notre façon de regarder, dans ce qui nous attire, dans les images qui reviennent sans cesse dans notre travail.
Je commence rarement avec une idée entièrement élaborée. Plus souvent, je débute avec un sentiment difficile à nommer directement. Quelque chose qui frotte, ou au contraire, quelque chose qui persiste sans raison évidente. Ce n'est que plus tard – parfois bien plus tard – que je comprends ce qui était déjà présent.
Peindre comme une forme de souvenir
Parfois, j'ai l'impression que je ne crée pas mes images, mais que je les révèle. Il y a des éléments qui reviennent sans cesse. Non pas parce que je les choisis consciemment, mais parce qu'ils s'imposent. Ils réapparaissent, sous une autre forme, dans une autre composition, mais avec la même charge sous-jacente. Ce sont des fragments de quelque chose de plus grand, de l'origine, de la culture, d'une histoire qui ne me semble pas toujours directement mienne, mais qui agit. Peindre devient alors une manière de se souvenir, même si ce souvenir n'est pas entièrement le vôtre.
Fragments plutôt qu'un tout
Mon travail est rarement totalement « achevé » au sens traditionnel du terme. Les formes sont interrompues. Les corps semblent incomplets. Les images sont composées de couches qui se chevauchent et se dissimulent partiellement. Ce n'est pas un hasard. Pour moi, l'identité n'est pas quelque chose de clos ou d'univoque. Elle est stratifiée, mouvante, parfois contradictoire. Ce qui est visible n'est qu'une partie de ce qui se passe réellement. La fragmentation crée de l'espace. Espace pour l'interprétation, pour le doute, pour des significations multiples qui coexistent.
Les choix silencieux derrière un tableau.
Beaucoup de ce qui constitue une œuvre réside dans de petites décisions. Une couleur qui devient juste un peu plus chaude. Une ligne qui est retirée au lieu d'être ajoutée. Un élément qui n'est délibérément pas élaboré. De l'extérieur, ces choix peuvent sembler invisibles, mais ils déterminent la tension d'une œuvre. Ils déterminent si quelque chose reste vivant, ou au contraire, s'immobilise. Ce ne sont pas de grands gestes qui font un tableau, mais une accumulation de subtiles transformations.
Détail du tableau 'Between two worlds'
Quand une peinture résiste
Chaque œuvre ne naît pas d'elle-même. Certains tableaux commencent en douceur et se retrouvent ensuite bloqués. D'autres démarrent difficilement et ne s'ouvrent que bien plus tard. Il y a des moments où une œuvre résiste, où rien ne semble juste, où chaque ajout éloigne encore plus l'image de soi. Ces moments sont essentiels. Ils forcent à ralentir. À regarder à nouveau. À lâcher prise du contrôle. Souvent, c'est précisément là que se trouve un point de bascule : lorsque l'œuvre ne suit plus ce que l'on veut, mais invite à écouter ce dont elle a elle-même besoin.
Pas de corps parfaits
Les femmes que je peins ne sont pas destinées à être des formes idéales. Elles sont vulnérables, parfois fermées, parfois incomplètes. Leur posture n'est pas tournée vers le spectateur, mais vers un mouvement intérieur, quelque chose qui se passe hors de vue. La perfection ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se trouve en dessous. La tension entre ce qui est visible et ce qui reste caché.
Ce que les gens voient, et ce que j'ai voulu dire
Ce que je mets dans une œuvre n'est pas la même chose que ce qu'une autre personne y voit. Et c'est précisément le but. Certaines personnes y reconnaissent la mélancolie. D'autres y voient de la force. D'autres encore ressentent quelque chose qu'elles ne peuvent pas nommer directement. Cet espace — entre intention et interprétation — donne vie à une œuvre. Cela signifie qu'elle n'est pas figée. Qu'elle peut évoluer, selon celui qui regarde.
Symboles récurrents
Certaines images reviennent sans cesse. Non pas parce que je veux les répéter, mais parce que leur signification n'est pas encore épuisée. Une fleur, un paysage, une forme, ils portent en eux quelque chose qui ne se laisse pas saisir en un seul tableau. Leur signification change, selon le contexte. Ce qui semblait personnel au début peut s'avérer culturel par la suite. Ce qui semblait clair au début devient ensuite plus complexe.
Quand une œuvre est-elle achevée
Il n'y a pas de moment précis où un tableau est "fini". Il n'y a pas de liste de contrôle. C'est plutôt un glissement, un moment où l'œuvre ne demande plus d'interventions. Où l'ajout n'approfondit plus, mais perturbe. Ce moment est rarement bruyant. Il est silencieux. On sent que l'œuvre peut exister par elle-même.
Tableau La femme du blanchisseur
Vivre avec l'art
Un tableau ne vit pas seulement au moment de sa création. Il prend réellement sens dans l'espace où il aboutit. Dans la vie quotidienne de quelqu'un d'autre. Dans la façon dont la lumière le frappe le matin. Dans la façon dont il change à mesure qu'on le regarde plus longtemps. L'art n'est pas statique. Il se développe en relation avec celui qui vit avec lui.
Continuer à chercher
Peut-être est-ce là l'essentiel. Non pas trouver des réponses, mais continuer à chercher. Chaque œuvre est une tentative de comprendre quelque chose qui ne peut être entièrement saisi. Quelque chose qui se présente toujours à nouveau, sous une forme différente. Ce que nous portons en nous n'est jamais entièrement visible. Mais dans le processus de création, d'observation et de recommencement, cela se rapproche parfois un instant.
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